À propos

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Christophe Siébert, né le 11 octobre 1974 à Millau, est un romancier et poète français.

Son œuvre, influencée par le roman noir et souvent qualifiée d’underground ou d’alternative, propose un réalisme critique et une forme de naturalisme social qui mêle horreur, pornographie et violence de type gore.

Christophe Siébert fonde, en 1998, le collectif « konsstrukt » qui réunit des écrivains, plasticiens et musiciens.

Il commence à se faire connaître au début des années 2000, notamment grâce à de nombreuses publications dans des revues alternatives et fait son entrée sur la scène littéraire en 2007 avec J’ai peur, premier roman remarqué, paru chez La Musardine.

Il crée, en 2008, le fanzine L’Angoisse dans lequel il publiera une centaine d’auteurs. Onze numéros paraissent, d’abord dans une version numérique puis papier.

Christophe Siébert pratique fréquemment la lecture publique de ses textes, notamment lors de tournées, parfois accompagné de musiciens. Christophe Siébert est le créateur et co-organisateur du « Salon des Voix Mortes », événement littéraire ayant pour objectif la promotion de la littérature indépendante.

Il est actuellement l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, mêlant roman, poésie, nouvelles et textes plus difficiles à classer. (Source : Wikipédia)

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(Avec Luna Beretta – live de Jeanne Van Calck)


Une présentation de François Perrin

En me cuisinant tout à l’heure une bonne casserole aillée poireaux-patates-lardons, je ne sais pas trop pourquoi, ni s’il s’agissait réellement d’un excellent mouvement d’humeur avant d’aller m’engloutir la potée, j’ai repensé à certains passages de l’un des livres les plus cradingues lus l’an dernier : Nuit noire, de Christophe Siébert. Rien que le souvenir de la couverture ignoble de ce roman de 2011 republié en 2014 chez Trash Editions aurait sans doute du m’en dissuader, j’en suis certain, mais voilà, la conscience est ainsi faite. J’ai donc déjeuné, en ce beau samedi, en tête-à-tête avec des visions d’une sorte de terrier humain saturé d’odeurs de charniers, de bacchanales masturbatoires en sous-bois et de corps en putréfaction. On dit merci Konsstrukt, l’alias/double conceptuel/nom de collectif de l’auteur. Mais bizarrement, parce qu’il s’agit là précisément du premier pouvoir magique de Christophe Siébert, la boustifaille m’est restée dans l’estomac, en même temps que l’appétit.

Il serait très facile de résumer – pour mieux l’expédier au loin d’un mouvement de bras – le travail totalement névrotique et acharné, graphomane et souvent poisseux dans ses sujets, de Siébert d’une formule un peu couillonne, de type « très bien écrit mais répugnant », voire d’avertir le public d’un chaste « pour adultes consentants » comme celui qui figure en couv (ignoble, donc) de Nuit noire précisément. A l’instar de ses autres livres que j’ai jusqu’ici eu l’heur de lire, pourtant, souvent publiés par des éditeurs à la limite de l’aliénation voire fâchés avec la comptabilité, les formules suffisent assez peu à englober une démarche totale dont l’auteur lui-même ne fait pas semblant d’ignorer à quel point elle est susceptible de l’emmener n’importe où. Ceux qui me connaissent un peu savent à quel point dans mon esprit le concept de moine-soldat, et plus encore les quelques rares exemples de moines soldats en chair et en os qu’il m’a été donné de croiser, sont largement plus qu’un peu chers à mon cœur. Pour le dire sans trop tortiller, ces gens là me rassurent : s’ils existent, c’est que la Fin n’est pas encore proche, ou bien que si le toit de notre petite taverne humaine est bel et bien sur le point de s’effondrer sur nos tronches, il restera quand même jusqu’au bout, attablés à nos flancs, postés derrière le zinc ou les plateaux, sur scène armés de leurs instruments de fortunes, des êtres pleins pour nous proposer d’en valser avec grâce, de ne pas s’en faire, de tenir fièrement le cap jusqu’à l’aplatissement. Des goules sauvages apaisées dans Fallout, si vous avez la référence.

Ces moines soldats, des deux sexes, m’impressionnent aussi, sans l’ombre d’un doute, au point que j’éprouve les plus grandes peines à les fréquenter, persuadés qu’eux seuls sauront capter en un regard toute l’étendue du néant qui me constitue, l’immensité de ma vacuité : l’essence indigeste tapie sous le plus ou moins social Métamorphe. Comme les faiseurs redoutent sans doute les érudits, comme les moustiques s’extasient pour les bulbes brûlants qui les crameront en un dixième, les Métamorphes sont aussi disposés à applaudir à tout rompre les Moines Soldats que soucieux, s’ils ont deux sous de bon sens, de s’en tenir à l’écart. Siébert, pour moi, c’est un peu cela. Je ne crois pas avoir lu une de ses pages sans me sentir profondément vaciller, chacune de ses lignes rue dans mes veines en klaxonnant ; le type, qui pourtant n’est pas avare de confessions concernant l’étendue de ses contradictions, sa lutte permanente contre une forme d’effondrement soit dans la déchéance soit dans la résignation – états à ses yeux en tous points égaux en ignominie -, me fait globalement me sentir rassuré et mal à l’aise à la fois, non pas parce qu’il parle plus souvent qu’à son tour de pourrissement des corps, d’incestes ou d’humeurs corporelles mêlées, mais bien parce que, précisément, il ne s’effondre pas. Rassuré : c’est possible, donc, de tenir. Mal à l’aise : je n’en serais pas capable.

Le type, parce qu’il a décidé un beau jour de vraiment tout consacrer à la littérature – mais pas en discours, hein, pas en danseuse -, tient son cap contre vents et marées. Bien sûr, on perçoit bien qu’il doit en chier pas mal à l’occasion, traverser de gros coups de mou, c’est bien normal. Mais enfin, il trace sa route, comme hanté par une pulsion bien plus forte que lui, dont il respecte l’immensité comme un bon petit moine, justement, tout en refusant de reculer d’un pas d’un seul – comme un brave soldat. Le moine-soldat, ainsi, redonne tout son sens à l’expression terriblement galvaudée « on lâche rien », et s’il serait aisé bien entendu de conclure, lénifiant, que ses thématiques, ses obsessions, ses violences stylistiques confinent à la provocation pure et simple, un regard un tant soit peu honnête suffit à dissiper ce doute.

Si dans l’époustouflant La place du mort (OVNI, 2017), un esprit un peu mal tourné aurait pu s’émouvoir d’un hommage peut-être un peu trop marqué à de bons Despentes – pour laquelle l’auteur ne cache pas non plus l’étendue de son respect -, ignorant du même toute l’étendue de la radicalité totalement personnelle, du travail acharné de transmutation de l’ordure en sublime constitutif du travail de Siébert – cousin de Pierre Jourde sur ce plan -, un roman comme Nuit noire – qui vous fout franchement le cœur au bord des lèvres en de multiples occasions, vous poussant à l’action schizophrène consistant à battre des mains en l’honneur d’un type qui vous raconte très précisément ce que vous vous refusez à lire depuis que vous êtes né – prouve s’il le fallait qu’on n’a pas affaire à un simple copycat en format testiculaire. Et puis hein, Nuit noire est sorti avant La place du Mort, n’allez pas réécrire l’Histoire.

Et puis il y a la magie des titres, aussi. Personnellement, trouvez-moi quelqu’un capable de baptiser un de ses livres avec autant d’apparent j’menfoutiste lumineux, mais finalement une indéniable précision que Papi jute dans la sauce aux câpres (La Belle époque, 2015), tout en l’assortissant d’une promesse aussi absurde (et relevée) de « porno culinaire », et je vous offre votre poids en béchamel. De la même façon que le bonhomme redonne vraiment du sens au concept de « provocation » (c’est-à-dire le dépiaute purement et simplement, lui retirant surtout son usurpé statut d’étiquette infamante pour salonnards constipés) – ridiculisant d’un coup d’un seul et les producteurs soucieux de froisser les esgourdes sans se fermer des portes, et les passe-plats misant tout sur cette alléchante promesse quand ils ne s’agitent que des pétards mouillés plein les mains -, il plonge vraiment les pognes dans les hantises, se balance dans le gosier les tabous pour l’apéro, puis entreprend un réel boulot de bâtisseur. De quoi ? On ne sait pas trop. D’une cathédrale en tout cas, ou d’une forteresse au choix, qui cesserait une fois pour toutes de feindre de prendre des vessies pour des lanternes pour tenter d’éclairer le réel un peu autrement qu’au moyen de poches à urine.

Il y a, enfin, les textes plus proches de l’essai, disons, même si la forme importe assez peu. En 2013 sortait par exemple Poésie portable, un recueil de courtes phrases et paragraphes qu’on découperait bien pour les glisser dans les bonbons chinois afin de redonner un peu de sens au néant ; ou bien, paru dernièrement chez Gros textes, un autre livre au titre absolument parfait : Découper l’univers / Le mettre dans des boîtes / Reculer de vingt pas épauler / Son fusil et tirer sur les boîtes. Entrecoupé de dessins signés, euh, Lilas et Super-détergent, il ne s’agit ni plus ni moins que du manifeste du jeune quadra (qui adorera sans doute cette expression comme elle le mérite), une sorte de manifeste existentiel comme La place du mort était une série Z de même ambition. On y trouve quantité de choses justes, c’est bien entendu totalement déprimant à la première lecture, mais lumineux au même moment, et donc incitatif s’y recoller. On y lit des phrases comme « C’est (…) cette capacité à être un manoir et ne laisser les autres habiter qu’une pièce à la fois – jusqu’au jour où quelqu’un, tu ne sais pas trop comment, se balade là-dedans comme au jardin d’enfants, comme au supermarché, et ça te fait bizarre. » Ou encore – enfin ! -, à l’encontre de tout le laïus convenu sur le métier d’écrivain : « Le regard des écrivains n’est ni approbateur ni le contraire. Il est un puits, rien d’autre. Il n’est pas posé sur le monde comme une promesse ou une menace ou je ne sais quelle connerie mais vide d’intention, vide aussi de calcul, aussi désincarné que l’œil de la caméra. Vous voulez que les écrivains soient vos parents alors qu’ils ne sont que votre vidéo-surveillance. »

A une époque où nous en avons fini par classer le style, la voix d’un auteur au sein d’un corpus de critères de jugement comme un ingrédient parmi d’autres dans la confection d’une crêpe au jambon – et où il est donc devenu possible de s’extasier du non-style, de faire de l’écriture Wikipedia un nouveau mouvement littéraire, de sortir une énormité comme « Oui, certes, il n’y a pas vraiment de style dans La théorie de l’information, mais c’est un choix de l’auteur, ça, et puis on apprend quand même plein de trucs sur l’histoire du Minitel, non ? » (je l’ai entendu) -, à une époque, donc, où nous avons commencé par accepter cela le doigt sur la couture du pantalon, parce que « le plus important bien sûr c’est le message tu comprends » (ah bon, parce que c’est dissociable ?), pour ensuite feindre de croire que le « message » d’un auteur se résumait à son « point de vue » sur tel ou tel sujet d’actualité, sur tel ou tel « phénomène sociétal » plus ou moins fantasmé, Siébert débarque avec l’idée exactement inverse : non, l’écrivain n’est pas un héros qui va sauver le monde. Non, ne pas savoir faire autre chose n’est pas une simple formule mobilisable, la main dans les cheveux, en situation d’interview.

« On veut me faire écrire que la littérature est une dissidence et une subversion et je ne peux pas admettre une chose aussi réductrice et aussi idiote, précise Siébert, (…) Je me demande si nous ne devrions pas, au lieu de jouer aux petits chevaux avec la dialectique imbécile de l’obéissance et de la désobéissance, nous demander quoi foutre de nos vies et comment fabriquer le monde qui va avec. » Pour autant, il ne donne pas de leçon, refusant en premier lieu d’en recevoir – et restant cohérent à ce sujet. Il s’agit, pour lui, et pour lui seulement – tant pour espérer devenir quelqu’un, écrivain, boulanger ou patron de bistrot, il faut commencer par se demander comme on va s’y prendre, ce qui nous correspond le mieux, plutôt que de perdre son temps à essayer de savoir ce que vont vouloir les gens, tic pubard aboutissant à réduire ce concept abstrait de « les gens » en une sorte de magma crétin auquel on va balancer une purée fadasse en lançant « c’est ce qu’ils veulent » pour ne pas avoir à formuler le bien plus déstabilisant (mais plus juste) « c’est tout ce que nous sommes en mesure de leur donner » -, de « trouver la beauté dans le sordide et chercher le trivial dans le cosmos. »

Et de conclure, de si troublante et apparemment ironique manière : « Tu vis, et je te regarde vivre, je n’en perds pas une miette, j’écris sur toi, j’essaie de ne rater aucun détail, de te comprendre complètement pour ensuite te vendre ton propre mode d’emploi, voilà ce que je fais. » Du cynisme ? Certainement pas. une manière, plutôt, de faire enfin confiance à son lecteur, de cesser une fois pour toutes de penser qu’il s’agit en premier lieu, ce crétin, ce mouton, cet idiot congénital, de « le prendre par la main », mais plutôt de conclure avec lui un nouveau contrat. Je vais sans doute te remuer un peu avec mes démons, copain, semble murmurer Siébert, mais je te jure, hein, je n’invente rien. Ce n’est pas moi, le cinglé, le poisseux, le cradingue, mais ce Monde, et ce Monde aussi les jolies choses, celles que j’essaie de capter y compris dans les rigoles à pisse. C’est le Monde, tout ça, j’y suis et toi aussi : ça t’irait, dis, copain, qu’on essaie de se parler d’égal à égal, un peu ? Parce que sinon, feindre d’être plus brillant que toi, de te donner « ce que tu attends d’un écrivain » en pontifiant, moi, je vais pas trop pouvoir, pardon. Tu vis, je te regarde, sans m’abstraire totalement du cirque évidemment. Ensuite, j’essaie de mettre ça en forme, de faire mon travail en un mot, et puis tu me dis ce que tu en penses. D’accord, copain ?

L’inverse du cynisme, du coup : une solidarité dans l’Ombre ou l’alcôve, entre lecteurs qui ne se considéreraient plus comme des gosses, et auteurs qui ne se considéreraient plus comme des dieux. Ben moi, je dis : ça se tente.

(François Perrin est écrivain, journaliste et critique littéraire)

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